Lors des vacances de Noël 2004, Emmanuel Carrère se trouve au Sri Lanka, loin de sa vie tourmentée en Europe. Et voilà que déferle le tsunami, basculant dans la tragédie toute cette région du monde, transformant aussi la vie de l’auteur. Lui-même et sa famille auraient pu se trouver parmi les victimes, un concours de circonstances les a fait rester à l’hôtel situé en hauteur. Mais cette oasis préservée devient bientôt le refuge de ceux qui ont souffert, comme les parents de la petite Juliette, emportée par la vague à quatre ans.
De retour en France, un autre drame vient frapper Emmanuel Carrère. La soeur de sa compagne se meurt d’une longue maladie. Assistant de près à sa poignante agonie, Emmanuel Carrère se lance ensuite à la découverte de sa carrière de magistrate, menée malgré un handicap la privant de ses jambes. Avec un autre magistrat touché aussi par la maladie et amputé dans sa jeunesse, ils deviennent les champions du droit de la concurrence, tenant les organismes de crédit en échec, protégeant au mieux les emprunteurs défaillants.
On retrouve alors le ton de « L’Adversaire » plongeant dans une atmosphère où s’agitent des forces obscures et malveillantes : la mort, la maladie, la misère. C’est de nouveau l’enquêteur implacable dont on sent qu’il ira jusqu’au bout de sa recherche quelles que soient les horreurs qu’il aura à révéler. Malgré une construction paraissant au premier abord un peu décousue, passant d’une histoire à l’autre, d’un personnage à l’autre, le récit gagne progressivement en émotion, on se laisse emporter par la passion et le talent de l’auteur.
La genèse de cet ouvrage est assez particulière. Son écriture s’est interrompue le temps d’un projet russe, combinant tournage de film et rédaction d’un récit, « Un roman russe », le précédent ouvrage publié d’Emmanuel Carrère. Il y cultivait ses origines familiales russes allant vers une introspection de plus en plus tourmentante à l’opposé d’un regard porté sur autrui. Mais finalement les deux récits se combinent parfaitement, ils forment un diptyque s’expliquant mutuellement.
Autant le premier livre étouffait de narcissisme, montrant un narrateur torturé de mille démons et menant une vie chaotique que le bonheur ne cesse de fuir. Autant le second, passant au travers des épreuves des autres, le conduit vers une vie heureuse et apaisée. Ayant touché le fond de sa détresse personnelle, Emmanuel Carrère éprouva le besoin de reprendre son travail sur les autres, en en faisant une oeuvre cathartique.